La poitrine en histoire de l’art – Une brève histoire illustrée des seins dans l’histoire de l’art

Aphrodite de Knidos

Le nu féminin est sans aucun doute un grand champ de bataille. D’une part, c’est un motif de prédilection dans l’histoire de l’art ; d’autre part, c’est un thème central du féminisme dans les études culturelles. Si le corps des femmes et leur nudité ont été – et sont encore – des objets de représentation majeurs dans l’histoire, c’est en raison d’un intérêt suspect. Selon des théoriciennes féministes renommées, il existe ce que l’on a appelé “le regard masculin”, celui qui organise la figure féminine en exposition, l’objectifiant et la transformant en “fétiche” pour atténuer sa propre angoisse de castration – pour le dire crûment. Bien sûr, en matière de fétichisme, les seins sont en tête de liste des préférences des hommes hétérosexuels depuis la nuit des temps.

Ou presque.

Selon plusieurs historiens, les significations attachées à la représentation des seins n’ont pas toujours été les mêmes, mais ont muté au cours des âges en fonction des changements sociaux, politiques et économiques. Par conséquent, les mêmes seins qui apparaissent aujourd’hui “hypersexualisés” dans les médias, à la limite confuse de l’exhibition pornographique, étaient en d’autres temps de simples signes de beauté et d’harmonie, des symboles de la fonction maternelle ou du lien sacré entre la Vierge Marie et Jésus, ou plus grossièrement, des illustrations de quelque martyre. Ce qui est frappant, cependant, c’est que les seins n’ont que rarement été représentés comme une source d’autonomisation pour les femmes ou comme une caractéristique propre, et non comme une fonction d’un intérêt extérieur.

Artemis Ephesia

Par exemple, il y avait déjà des seins dans la sculpture grecque. L’Aphrodite de Knidos, également connue sous le nom de Vénus pudique (puisqu’elle est représentée en train de couvrir ses parties génitales), en est un exemple clair, tout comme les statues “polymathiques” d’Artémis Ephesia avec ses multiples seins jaillissant de son torse. Lorsque la masculinité a proliféré dans l’art grec comme symbole d’harmonie et de beauté, les dangereuses Amazones (“a”=sans, “mazon”=sein), des guerrières qui s’amputaient d’un sein pour mieux utiliser le cerceau et la flèche, laissant l’autre pour allaiter leurs filles, puisque les mâles étaient rejetés, selon la légende, sont apparues dans la culture grecque. Parmi elles, la célèbre Penthésilée, qui aurait participé à la guerre de Troie et serait morte aux mains d’Achille, se distingue.

Sainte Agatha

À la Renaissance italienne, on trouve les traditionnelles “Maria lactans”, des madones allaitant l’enfant Jésus ; et loin de ces images d’abnégation et d’auréole sacrée, il y a celles de Sainte Agathe subissant l’ablation de ses seins en signe de martyre. En suivant la voie sacrificielle, on peut citer celles de Lucrèce avec un poignard dans la poitrine, ou plus inquiétant, celles de Cléopâtre avec un serpent sur l’un de ses seins, et dans certaines peintures, elle semble même l’allaiter ! Cependant, alors que l’iconographie spirituelle des vierges allaitantes se multipliait, la représentation érotique des seins commençait à fleurir. Ainsi, en 1400, apparaît en France “La Vierge à l’Enfant entourée d’anges” de Jean Fouquet : un portrait d’Agnès Sorel, maîtresse du roi Charles VII de France, qui, avec ses seins parfaits, ronds et turgescents, s’éloigne de la représentation immaculée de la vierge pour s’imposer comme un symbole érotique… Quel sacrilège !

La Vierge et l’Enfant entourés d’anges

Avec la Révolution française, de nouvelles responsabilités incombent aux seins. En témoigne le tableau emblématique de Delacroix, “La liberté guidant le peuple” de 1830, dans lequel il exalte le soulèvement du peuple parisien contre les mesures de Charles X de France. Marianne, allégorie de la liberté, se dresse comme une métaphore du pouvoir et de la victoire dans la lutte, les seins largement exposés et brandissant le drapeau français.

Au XVIIIe siècle, les seins reprennent leur fonction d’allaitement, même après une augmentation mammaire mais à travers des peintures domestiques de mères allaitant leurs enfants. Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle que les femmes ont commencé à les revendiquer, dans le cadre des revendications des artistes féministes des années 1960, que résume le titre du livre emblématique du collectif Boston Women’s Health Book, “Our bodies, our selves”.

Si jamais John Berger a dit (Modes of Seeing, 1974) : “Les hommes agissent et les femmes apparaissent. Les hommes regardent les femmes. Les femmes se contemplent alors qu’elles sont regardées.  Cela détermine (…) le rapport des femmes à elles-mêmes. Le surveillant que la femme porte en elle est masculin : le surveillé est féminin. De cette façon, elle se transforme en objet, et particulièrement en objet visuel, en vision”, des artistes comme Annie Sprinkle lui ont répondu en créant le “Ballet des seins” en 1991, une performance dans laquelle elle serre, déplace, soulève et secoue ses seins d’un côté à l’autre au rythme de la valse “Danube bleu”, les désérotisant et leur rendant leur corporalité et leur matérialité. Sprinkle démonte avec humour cette vision passive et labile de la femme, qui a trouvé dans les seins, à travers l’histoire de l’art, sa plus grande expression.

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